Site consacré à l'oeuvre de l'ornemaniste Louis-Félix CHABAUD

On dispose de peu d'informations concernant les sculpteurs qui ont contribué à l'édification de l'Opéra de Paris (hormis Carpeaux)... les monographies sont rares, l'art du second Empire reste méconnu et mal-aimé.

Chabaud restera dans l'histoire comme un précurseur et accessoirement l'un des meilleurs amis de Charles Garnier. Ce site est destiné aux curieux, aux chercheurs aussi. Bien que synthétique il est le fruit de quatre années de travail en collaboration avec l'Opéra de Paris, l'Opéra de Monte-Carlo, le Musée du Louvre, le Musée d'Orsay, la BNF et la Villa Médicis.

Il est le reflet d'un artiste, d'une époque mais aussi d'une région qui ne peut que s'enorgueillir du travail d'un si brillant artiste

Le roi des masques

asque du Grand vestibule, Opéra de Paris
asque du Grand vestibule, Opéra de Paris

qu'il me soit permis de citer la préface qu'Edouard Papet, conservateur général du département des sculptures du Musée d'Orsay a consacré à la première monographie sur Chabaud. :

 

Louis-Félix Chabaud, éloge du masque

Edouard Papet, conservateur en chef au musée d’Orsay

 

Le Second Empire fut une période faste pour la sculpture architecturale : l’ampleur des grands chantiers lancés sous le règne de Napoléon III assura à nombre de sculpteurs les commandes qui leur donnaient, par la multiplication effervescente de la sculpture décorative, tant goûtée par l’éclectisme triomphant, une autre lisibilité que le réalisme tempéré dévolu alors aux statues d’hommes célèbres ou aux bustes exposés aux Salons. Certains sculpteurs doivent beaucoup à un bâtiment : Elias Robert fut l’homme des cariatides néo-grecques qui rythment avec gravité les façades du Louvre, du Conservatoire des Arts et Métiers ; Louis Félix Chabaud fut l’homme des mascarons du nouvel Opéra. Il réalisa non seulement les modèles des torchères entourant le bâtiment, cortège de nudités élégantes alliant opulence et érotisme de bon aloi, des ignudi inspirés de la Renaissance italienne, mais surtout deux cent soixante quinze masques ou mascarons, visages décoratifs démultipliés, déployés tout aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, véritable « occupation discrète mais bien réelle du terrain »,comme le souligne très justement Jean-Marc Héry.

L’ensemble est modelé avec tout les talents de l’éclectisme le plus brillant : formes séduisantes d’une expressivité raffinée, abondance décorative, faire irréprochable, grande efficacité visuelle : les masques de Chabaud, traduisent avec verve et brio l’invention exubérante du projet décoratif « total » de Garnier. Rébus iconographiques oscillant entre une lecture aisée et une érudition plaisante, ils se voient, retiennent l’attention. Et sont même particulièrement photogéniques : il n’est que de constater leur présence visuelle , lorsque leurs modèles en plâtre sont -admirablement -photographiés par Durandelle. Ces masques, inspirés des masques de théâtre antiques, passés de leur fonctionnalité à un usage purement décoratif à l’époque moderne – si l’on pense aux splendides « séries » des mascarons de Versailles ou de la place des Victoires, la sculpture des années 1860-1870 en fit grand usage. Chabaud sut ne pas cantonner cet « exercice de style » au pur décor et les transfigurer, leur donner, dans leur fonction de ponctuation, de scansion du décor de l’Opéra, une vitalité quasi organique qui préfigure certaines recherches des années 1890. Garnier appréciait hautement l’habileté de Chabaud, se plaisant sans crainte à lui donner « l’occasion de faire encore quelques-uns de ces motifs qu’il arrange si bien et si prestement ». Il aurait été si facile à Chabaud de décalquer quelques prototypes antiques tels qu’il les avait vus et dessinés lors de son séjour romain, mais les masques que le sculpteur imagine, aussi bien ceux visibles que ceux placés à des hauteurs les dissimulant à la vue, ne sont presque jamais des pastiches serviles.  Pleins d’un souffle que peu des ses pairs surent alors trouver, ils témoignent d’un aspect aujourd’hui toujours méconnu de la sculpture du second Empire, lacune que le travail de Jean-Marc Héry vient courageusement combler.

Alors, il faut aller regarder à nouveau les masques de Louis-Félix Chabaud, et se laisser séduire par la variété des propositions : visages sévères, pleins, aux nez irréprochablement droits et aux lèvres sensuelles ; masques qui sont vraiment des masques, aux yeux et à la bouche vides, d’autres, plus nombreux, aux yeux incisés et à la bouche close ; masques néo-antiques, certains monumentaux, comme la Tragédie et la Comédie, exercices de façade obligés ; d’autres doté du porte-voix, cette auréole à l’envers, mais qu’un détail de frison de chevelure éloigne du modèle gréco-romain ; masques sévères pour les décors du grand vestibule, aux coiffures et aux ornements noblement stylisés, masques qui évoquent plus le Grand Siècle, mais revu par une la ligne un peu sèche des derniers feux du néo-grec parisien, tel ce Jupiter au cornes d’Ammon crachant un faisceau bien régulier de foudres fléchées ; masque avec cou, nimbé de rayons solaires, préfigurant la face sévère de la statue de la Liberté de Bartholdi ; masques « exotiques », allégories continentales évoquant le XVIIIe siècle ; signes du Zodiaque ornant la rosace, masque du Verseau en pleurs, de la Balance aux yeux exorbités, comme un air de démente, le sourire aux dents saillantes, les plateaux pendant à chaque tempe...

Devant cette invention qui puise à tant de sources sans les pasticher, qui crée des formes neuves en recomposant les exemples du passé au filtre des goûts d’une génération, qui établit des lignes inédites dont la répétition n’altère pas la vigueur, comment ne pas penser à la remarque qu’aurait faite l’impératrice Eugénie alors que Garnier lui montrait les plans de l’Opéra : « Qu’est-ce que ce style ? Ce n’est pas un style ; ce n’est pas grec, ni du Louis XV, ni du Louis XVI ? » et à la réponse de l’architecte : Non, ces styles ont fait leur temps, c’est du Napoléon III et vous vous plaignez » ? Les masques de Chabaud sont bien l’une des plus éloquentes expression de l’art français sous le second Empire. Avec les gaines de marbre aux têtes symbolisant les différents éclairages ornant les salons situés aux extrémités du foyer, autre commande confiée par Garnier à son fidèle Chabaud. Particulièrement celui représentant l’éclairage électrique : deux rouleaux de fils de cuivre de pile à auge torsadés, posés comme des électrodes sur la naissance de la poitrine de ce « presque » buste et sur la coiffure aux cheveux symétriquement agités. Chabaud y révèle, très librement, entre tradition et étrangeté, le visage d’une nouvelle ère.

 

buste de Charles Garnier, seul buste connu en dehors de celui réalisé par Carpeaux
buste de Charles Garnier, seul buste connu en dehors de celui réalisé par Carpeaux