Biographie de Louis-Félix Chabaud

Louis-Félix Chabaud déguisé
Louis-Félix Chabaud déguisé

Ecrire l’histoire d’un sculpteur oublié depuis bien longtemps et sur lequel on ne savait quasiment rien revient parfois à tenter d’escalader l’Everest sans cordages. Se pose donc la question de la méthode employée.

Il existait en fait trois types de sources qu’il fallait manipuler chacune avec précaution.

La première, la plus délicate, est la tradition orale qui s’est perpétuée chez ses héritiers mais qui pouvait parfois se révéler imprécise, déformée ou romancée par le temps. Je me souviens d’une anecdote qui m’avait été contée au tout début de mes recherches. Très tôt Chabaud fut orphelin de père (tout comme Garnier) et il fut placé comme apprenti tout d’abord chez un boulanger qui lui reprochait de faire des santons avec la pâte à pain, puis chez le marbrier Raimond à Aix. Un jour une femme vint passer commande d’une sculpture en marbre représentant deux anges tenant une couronne au dessus d’une urne… or Raimond n’était pas sculpteur et c’est le jeune Louis-Félix qui aurait, à l’âge de 14 ans, proposé ses services et aurait réalisé une œuvre si exceptionnelle qu’il aurait été poussé à intégrer les Beaux-arts.

La sculpture existe bel et bien… sauvée par un petit miracle. Le caveau de la famille Jaubert dans le vieux cimetière d’Aix a été totalement abandonné. Traditionnellement la ville d’Aix, dans une situation pareille procède à sa destruction pour faire place nette, mais la présence de ce bas-relief a poussé les responsables à préserver la tombe et à proposer une nouvelle concession à la famille Jean-Baptiste en 1998.

la "première oeuvre de Chabaud"
la "première oeuvre de Chabaud"

C’est une belle histoire, touchante aussi… sauf que la sculpture est si parfaite qu’elle ne peut avoir été réalisée par un enfant de 14 ans n’ayant jamais rien réalisé d’autre avant. Qui plus est son agencement, la délicatesse des visages rappelle un style beaucoup plus tardif de Louis Félix Chabaud.

Le deuxième type de sources utilisables pour une étude, demeure les traces écrites et publiées… mais là encore les choses ne sont pas simples étant donné qu’il n’existe que trois textes sérieux concernant partiellement ce sculpteur :

-          Un bulletin de l’Académie d’Aix en date de 1929, qui reste « très poétique », sent bon la sarriette le thym et le romarin mais qui avance parfois des arguments erronés (notamment quant à l’apprentissage du jeune Chabaud)

-          Le Nouvel Opéra de Charles Garnier (actuellement réédité) demeure plus fiable, même si, pour des raisons idéologiques, politiques parfois, Garnier a donné une vision très partiale du travail de Chabaud auquel il consacre un chapitre entier

-          Le Nouvel Opéra de Charles Nuitter, premier archiviste de l’Opéra de Paris, mais qui va minimiser le travail du sculpteur.

Enfin, il y a les archives… celles (précieuses sur un plan historique) du fonds actuellement conservé par les héritiers de Chabaud, mais aussi celles de la villa Médicis, du Musée d’Orsay, … les archives des Salons au Louvre, celles des beaux-arts et surtout le fonds Garnier qui commence à peine à être étudié (pour aussi paradoxal que cela puisse paraître seuls 10% du fonds légué par Louise Garnier ont été référencés).

Le travail s’annonçait donc compliqué et a demandé quatre années d’énergie et de multiples déplacements. J’ai néanmoins toujours pu compter sur la bienveillance des spécialistes consultés : Mathias Auclair et Pierre Vidal pour la BNF, Catherine Chevillot et Pierre Papet pour le Musée d’Orsay, Béatrice Tupinier et Guillaume Fonkenell au Louvre, Bruno Girveau et Maud Dommange aux Beaux-arts, sans oublier bien entendu Christian Goudineau, titulaire de la chaire des Antiquités au Collège de France et qui a apporté un éclairage précieux sur la redécouverte d’une gigantesque villa celte sur la propriété du sculpteur.

Louis Félix Chabaud est donc né en 1824 à Venelles, dans une famille d’agriculteurs qui possédait déjà la propriété qui reste, encore pour partie, celle de ses héritiers aujourd’hui. De son enfance on ne sait que peu de choses sinon une certaine inclination pour le dessin que l’on retrouve jusque sur son cahier de mathématiques lorsqu’il avait dix ans. Très tôt son père décède et la propriété se retrouve morcelée par les six sœurs de Louis-Félix.

Ce dernier quittera alors Venelles pour s’installer avec sa mère, rue de l’Horloge à Aix. De cette époque il n’aura de cesse, par le fruit de son travail, de racheter une à une les parcelles du terrain qui était celui de ses ancêtres.

Il effectuera un bref séjour aux Beaux-arts à Aix avant de regagner la Capitale où il se liera d’amitié avec Charles Garnier, alors tout jeune architecte. Ce dernier le poussera même à se présenter au Prix de Rome. De là, la voie était tracée : trois années d’apprentissage en Italie, dans un contexte difficile et un retour triomphal dans sa Provence natale (il eut les honneurs de la ville d’Aix).

De 1852 à 1861 son travail demeure modeste, essentiellement axé sur la réalisation d’innombrables camées (il était aussi tailleur de pierres dures) et sur quelques commandes publiques : deux œuvres pour le Louvre dont un frontispice représentant une allégorie de la Musique, quelques commandes pour des tombeaux, une Diane pour les jardins de Fontainebleau et plusieurs commandes en Provence.

C’est ainsi à cette époque qu’il réalisa la statue de l’Agriculture qui surmonte la fontaine de la Rotonde à Aix, le buste de Saint Louis cours des Arts et Métiers ainsi que plusieurs œuvres pour le Palais Longchamps (3 bustes dont celui de Papety), le Palais des Beaux-arts de Marseille et le Palais de Justice (deux bas-reliefs illustrant : le serment des magistrats à Napoléon III et la présentation des jurisconsultes à la Provence).

Médailliste de formation il travaillera également dans ce domaine : il réalisa notamment toutes les médailles à l’effigie de Napoléon III.

1860 est l’année qui va orienter sa carrière. Il aurait pu choisir, comme le firent ses amis Bouguereau et Cabanel, de rester indépendant, de ne pas se lier à un chantier dont le gigantisme l’aurait noyé dans une masse de sculpteurs, de peintres et de mosaïstes tous très brillants… mais l’amitié avec Charles Garnier sera la plus forte et il se lancera dans un projet qui l’occupera près de trente ans.

Et sa production va devenir colossale. Véritable tâcheron, capable de réaliser des œuvres en un temps record et avec une dextérité déconcertante, il va devenir « l’ornemaniste de l’Opéra »… terme un peu désuet et qui cache une certaine réalité car il ne se contenta pas de réaliser des guirlandes de fruits, des papillons ou des lyres, mais également un nombre incalculable de masques, bustes, statues qui agrémentent l’édifice, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Hélas la Commune arrive. Garnier aura une attitude étrange durant cette période mouvementée mais il faut se rendre à l’évidence. L’Etat français est ruiné et ne peut plus financer l’achèvement de la construction de l’Opéra !

Contre toute attente, Chabaud intercèdera auprès de François Blanc et surtout de sa veuve.

François Blanc était un financier qui avait détourné des millions à la bourse de Bordeaux, qui avait été contraint à l’exil mais qui avait été autorisé à conserver le fruit de son larcin. Il avait ainsi commencé par acquérir une licence pour ouvrir un casino à Hombourg puis … à Monte-Carlo où il fondera la Société des Bains de Mer.

Sa veuve passera un marché avec l’Etat français… elle consentait à prêter une somme de 4,8 millions de francs or à deux conditions :

-          Que la France s’engage à construire routes et lignes de chemin de fer pour rejoindre la principauté (qui n’était alors reliée à Menton que par un chemin de terre)

-          Que Charles Garnier aménage le casino et construise, avec l’aide de Gustave Eiffel, une salle de spectacles en moins de six mois (il le fera en huit mois)

Chabaud sera évidemment de la partie, donnera à nouveau toute la mesure de son art notamment avec ses têtes allégoriques les plus abouties et qui inspirèrent deux dessins à Clairin.

La fin de sa vie fut plus discrète. Il réalisa notamment un chemin de croix que l’on peut observer à l’intérieur de la chapelle de Notre Dame de Beauregard à Orgon, la statue de l’Ange qui domine sa tombe et bien évidemment, le Baptême de Clovis.

Paradoxalement il finit sont existence quasiment ruiné, ne pouvant même pas payer les dernières notes de son médecin et ses ultimes prescriptions.

Il meurt en 1902 et son histoire aurait pu disparaître avec lui si ses héritiers n’avaient pas consciencieusement conservé, préservé toutes ses archives.