L'Opéra de Monte-Carlo

Un Opéra bâti dans des conditions... bien délicates !

salle de spectacle de l'Opéra de Monte-Carlo
salle de spectacle de l'Opéra de Monte-Carlo

  

Le Casino-opéra de Monte-Carlo naquit certainement d’une imposture.

Il convient de se souvenir qu’à l’époque la principauté de Monaco n’avait rien de véritablement enviable. Le traité de Turin de 1860 voyait la fin de la domination piémontaise : la Savoie et Nice furent restituées à la France et Napoléon III promit la réalisation d’une voie praticable en carrosse entre Nice et Monaco, le seul chemin existant à l’époque étant un simple sentier qui reliait Nice à Menton et dit « Chemin du Prince ».

Les tractations avec Charles III furent difficiles mais permirent en outre la construction d’un chemin de fer qui devait relier Paris à Rome.

Cette voie ferrée put être le point de départ du tourisme monégasque en même temps qu’un atout stratégique majeur dans l’édification du casino-opéra.

Le factotum de cette aventure, pour le moins champêtre à l’origine était un financier du nom de François Blanc, directeur de la Société des Bains de Mers qui hérita, en 1863, du périlleux dossier du casino.

Il avait été en effet décidé de concéder l’édification d’une salle dévolue au jeu afin de favoriser l’essor économique de la principauté, qualifiée de « principauté homéopathique » dans les années 1860 par la presse. François Blanc, pour autant demeura une personnalité fort complexe et très controversée. En 1837 en effet, il fut condamné par l’Etat Français pour délit d’initié après avoir acquis une fortune considérable à la bourse de Bordeaux

François Blanc était, tout comme Chabaud, originaire du sud de la France (de Courthezon dans le Vaucluse pour être précis)… il ne serait qu’à demi étonnant que les deux hommes se soient connus.

Les deux frères, François et Louis Blanc construisirent leur fortune sur une gigantesque arnaque à Bordeaux. Spéculant sur les fluctuations des rentes de l’Etat, il leur était nécessaire de connaître avant les autres si les cours étaient en hausse ou en baisse à Paris afin d'acheter ou de vendre avant que le marché local ne s'aligne sur celui de Paris. À l'époque, les Rothschild utilisaient déjà des pigeons voyageurs pour transmettre les nouvelles essentielles entre leurs bureaux.

Les deux frères eurent l’idée fort habile d’utiliser le télégraphe Chappe — une chaîne de sémaphores — avec la complicité des fonctionnaires en charge de son fonctionnement. Le principe était simple :

 

 

Un fonctionnaire complice introduisait dans un quelconque message officiel, un message codé, qui en fait, signifiait « marché en baisse » ou « marché en hausse ». A cela s’ajoutait un second complice à Bordeaux chargé de déchiffrer le message et d’anticiper les anomalies ainsi constatées de sorte que les deux frères disposaient en moyenne d’une demi-heure d’avance sur tous les autres agents de change.

Après deux ans de fonctionnement, qui leur permirent d’amasser une somme considérable, la supercherie fut enfin découverte et ils furent condamnés pour corruption de fonctionnaires bénéficiant toutefois du résultat de leurs gains.

Cela n’empêcha pas François Blanc d’obtenir une concession de 50 ans pour gérer le casino de Monte-Carlo, alors situé provisoirement sur le rocher des Spélugues. Il est vrai que les deux frères pouvaient se prévaloir d’une solide expérience dans l’organisation des jeux de hasard dans la ville de Hombourg où ils avaient, dès 1840,

obtenu une concession de 30 ans pour monter casino, espace thermal et développer le tourisme de la commune.

Mais Hombourg n’était fréquentée que pendant les beaux jours et l’interdiction des jeux de hasard sur le territoire français rendait la position de Monte-Carlo extrêmement stratégique.

Paradoxalement le nom de Garnier fut aussi associé à un second spéculateur constructeur de la région en la personne de Raphaël Louis Bischoffsheim. Même si son nom demeure plus épargné que celui de François Blanc, il n’en reste pas moins un mécène en même temps qu’une personnalité trouble qui contribua à la reconnaissance de l’architecte (et donc indirectement de Chabaud) sur la Riviera française et italienne. Il est probable, pour ne pas dire certain que Garnier et Bischoffsheim se connurent avant 1870. Il convient de rappeler à ce fait que Garnier fut contraint d’interrompre la construction ou du moins la supervision de l’édification de l’opéra de Paris en raison de problèmes de santé qui l’amenèrent à Bordighera.

Bischoffsheim demeurait alors à Paris vingt-sept rue de Grammont et nul n’ignore que Garnier contribua pour beaucoup à l’édification d’une villa qui porte aujourd’hui le nom du banquier à Bordighera.

Même si l’honnêteté de Bischoffsheim reste plus avérée sur un plan historique que celle de François Blanc. Elu député des Alpes maritimes en 1880, il connut, dans une moindre mesure, compte tenu de l’opinion publique excitée par les affaires du Honduras dans lesquelles il sera impliqué, l’antisémitisme qui sera fatal à Dreyfus.

Son nom restera néanmoins associé à deux immenses banques mécènes : le Crédit Lyonnais et la Banque Paribas.

C’est lui qui, passionné d’astronomie, permettra la construction d’un nouvel observatoire révolutionnaire dans sa conception à Nice, observatoire dont l’architecture fut confiée à Garnier et la décoration, pour partie à Chabaud.

Garnier, c’est manifeste, s’assura le concours de grands financiers, ce qui n’a rien de péjoratif.

En 1870, alors que la France était exsangue se posait le problème du financement de l’Opéra de Paris. Les relations de l’architecte furent plus qu’utiles contre un gouvernement impuissant. Il obtint un prêt de cinq millions de francs or au taux d’intérêt de six pourcents à la seule condition que Garnier réalise un casino opéra digne de Monte Carlo en 6 mois.

Il mettra en réalité 9 mois pour le réaliser avec l’aide évidemment de Chabaud et de Gustave Eiffel. Entre temps, François Blanc décéda mais l’édification d’une salle de concert demeura d’actualité. Même si in fine l’édification de l’opéra casino de Monte-Carlo résulta d’une réalité économique qui pour Garnier, consistait à achever son œuvre avec l’aide de financeurs privés, fussent-ils discutables, cette situation profita à Chabaud.

Les travaux commencèrent le 9 mai 1878 avec le simple arrachage des plantations qui occupaient la terrasse, alors même que Garnier n’avait toujours pas envoyé les schémas définitifs.

En bon stratège, François Blanc, puis sa veuve qui « hérita » en quelques sortes du dossier, imposèrent leurs conditions tant à l’architecte qu’à l’Etat français.

Pour l’architecte, il s’agissait de réaliser une annexe au casino existant avec une nouvelle salle de concert dans un délai de six mois, ce qui obligea plus de quatre-cents ouvriers, essentiellement italiens, à travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur un chantier qui fut pharaonique.

Pour l’Etat français, qui dut ratifier un décret à cet effet signé par le Général Mac-Mahon le 10 mai 1874, il s’agissait d’une part de faire preuve de bienveillance à l’égard de la famille Blanc et aussi d’assurer l’intensification de la ligne ferroviaire entre Paris et Monte-Carlo.

Le calcul, comme nous le verrons, était double :

-          assurer la pérennité du tourisme dans la région et à terme le développement économique de la principauté

-          permettre d’acheminer beaucoup plus facilement de matériaux de construction lourds au sein même de la principauté et plus particulièrement, comme nous le verrons, à proximité du chantier du nouveau casino, pour ainsi dire au pied même de la nouvelle salle de concert.

Le pari, en effet, pour Garnier, consistait à construire une salle de concert en guise d’extension du casino existant.

Après les travaux de déblaiement et une fois les premiers travaux de maçonnerie réalisés, Garnier prit possession des lieux avec une trentaine d’artistes triés sur le volet. Parmi eux, Gustave Eiffel (qui assurera l’armature métallique de la nouvelle salle) et Louis Félix Chabaud. Naturellement il s’appuya essentiellement sur ses collaborateurs de l’Opéra de Paris, lesquels réalisèrent d’ailleurs nombre de leurs œuvres dans les ateliers de la capitale : sculptures et ornements étaient ainsi très facilement acheminés sur place.



[1] Charles III, (1818-1889), prince de Monaco de 1856 à 1889

L’œuvre de Chabaud pour l’Opéra de Monte-Carlo demeure considérable. Le chantier fut d’ailleurs digne d’un roman, l’inimitié entre Charles Garnier et Gustave Eiffel n’était un secret pour personne et les travaux furent les premiers à utiliser l’éclairage nocturne à l’électricité pour permettre de tenir les délais.

Chabaud réalisa ses plus belles têtes représentant des allégories de styles musicaux… elles seront admirées de leur temps et louées par Clairin qui lèguera à la postérité deux dessins qu’il est aujourd’hui possible de présenter avec les autorisations spéciales du département des arts graphiques du Musée du Louvre et du Musée d’Orsay.

Il travailla aussi sur les pilastres de l’Opéra qui connurent une histoire tragique… détruits en 1960, ils furent reproduits grâce aux modèles en plâtre encore présents dans le fonds venellois. Hélas l’un des modèles fut irrémédiablement détruit lors du tremblement de terre de 1909 et la restauration de la salle survenue en 2005 ne tint pas compte de ce fait.

Masques, loges, ignudis, négresses constituent une œuvre monumentale qui fut produite en un temps record