L'Opéra de Paris

Opéra Garnier, Paris
Opéra Garnier, Paris

Histoire d'un improbable édifice

 

La nuit venait de s’abattre sur la Capitale. Nous étions le 14 janvier 1858 et les parisiens s’escrimaient à trouver quotidiennement leur maigre pitance. Si la réputation de l’Empereur sur un plan national demeurait prestigieuse, il était fort contesté sur Paris où le prix du pain et de la viande dépassaient de beaucoup le budget moyen. L’on ne mangeait pas à sa faim et la populace en était réduite à suivre les déplacements du cortège gouvernemental pour essayer de récupérer quelques miettes.

Depuis quelques jours, un quidam, en apparence, s’assurait du moindre déplacement du couple impérial. Il s’appelait Carlo Felice Orsini… c’était l’un des anciens frères carbonaristes de Napoléon III, emprisonné après la chûte de la république de Rome. Un homme assez extraordinaire : un aventurier en même temps qu’un patriote dévoué à la cause italienne depuis ses 15 ans.

Emprisonné après un bref séjour à Marseille il s’était inspiré d’Alexandre Dumas pour s’évader de sa prison de Mantoue.

Son père, dit-on fut le parrain de l’Empereur au sein des carbonari, ce qui ne l’empêcha pas d’être trahi par celui qui assurait défendre les intérêts de Cavour et de la péninsule italienne. Emprisonné dans un cachot peu de temps après avoir investi la villa Médicis et délogé ses pensionnaires, il se noua d’amitié avec son geôlier… pour finalement le trahir, comme tout bon prisonnier le ferait.

A force de ruse il était parvenu à constituer une longue corde avec le linge qu’on voulait bien lui confier. Une servante un peu bécasse lui avait fait parvenir un petit couteau digne de la Périchole d’Offenbach avec lequel il parvint à scier l’un des barreaux de sa cellule. Il tenta une évasion digne d’Edmond Dantes mais avait omis le calcul de la corde qui devait assurer sa libération. Fort d’une erreur de vingt pieds il se résolu de sauter dans le vide et se brisa la cheville, se retrouvant dans l’impossibilité de gravir le fossé qui le séparait de la liberté.

La légende veut que ses cheveux en blanchirent immédiatement et qu’il passa la nuit dans un bourbier indéfinissable, convaincu qu’au petit matin il serait rapatrié dans sa cellule. Mais contre toute attente des paysans passèrent par là et lui permirent de s’en sortir sans encombre.

Depuis ce jour il n’eut de cesse de combattre celui qui, selon lui , avait trahi sa patrie natale.

Et en cette soirée hivernale il pensait avoir trouvé le moyen de venger son pays. La foule grouillait devant la rue Le Pelletier, assurée de quelqu’aumône impériale. On allait donner ce soir là un spectacle en l’honneur du chanteur Massol qui venait de prendre sa retraite. Tout le gratin avait été convié à une cérémonie où Marie Tudor, la Muette de Portici et Guillaume Tell devait être à l’honneur.

Napoléon III se souvenait néanmoins que Marie Tudor ne lui avait guère été favorable par le passé mais avait tenu à être présent, accompagné de son épouse, pour une représentation qui promettait d’être particulièrement animée.

L’impératrice était vêtue d’une tenue en tulle blanc, la tiare fermement ancrée sur son front ibérique. Napoléon III avait accepté de se déplacer en compagnie de ses dignitaires, d’un de ses fidèles qui lui avait déjà sauvé la vie lors d’un attentat.

Le carrosse était bondé, précédé d’un détachement de lancier et de deux autres véhicules. Il était huit heures et demi. Au moment où le véhicule s’arrêtait devant le théâtre, Gomez, un comparse d’Orsini lançait une première bombe sur le cortège.

Celle-ci désarçonna deux chevaux, blessés à mort. Les vitres des bâtiments alentours venaient d’exploser dans un fracas indescriptible. La bombe, constituée d’un système rudimentaire, une sorte de cylindre de fonte contenant plusieurs charges destinées à exploser conjointement pour produire le maximum de dégâts n’avait pas atteint son objectif et deux autres projectiles allaient parvenir à déstabiliser le carrosse. Le gens hurlaient à l’extérieur… pas uniquement les militaires présents mais aussi le petit peuple qui espérait un acte de charité de la part du couple dirigeant.

Lorsqu’Orsini lâchât sa bombe, le véhicule sombra sur le flanc gauche. Un carabinier se rendit immédiatement sur les lieux pour protéger le chef d’état, mais, celui-ci pensant qu’un terroriste s’en prenait à lui, le terrassa d’un coup de poing.

L’impératrice Eugénie et Napoléon III, dont le couvre-chef avait été criblé de projectiles venaient à peine de sortir de leur voiture que des gardes se chargèrent de les escorter en milieu sûr. 

L’impératrice, dont la robe était tachetée de sang, avait beau hurler « Allons faire voire à ces assassins que nous ne sommes pas aussi lâches qu’eux ! » fut conduite bon gré mal gré dans la loge impériale. Le public avait entendu la détonation et s’inquiétait des conséquences de cet attentat.

Napoléon III s’en était sorti indemne hormis une vilaine blessure au front et il dû passer trois heures à supporter le regard de la nomenklatura tandis qu’il devait régulièrement s’éponger le front. L’humiliation fut telle que, quelques jours plus tard il décida de la construction d’un nouvel opéra, mieux protégé ; une salle qui lui fasse honneur en même temps qu’elle assura sa sécurité.

(extrait du roman "Les fantômes de l'Opéra ont perdu leurs linceuls")

Grand Foyer de l'Opéra de Paris
Grand Foyer de l'Opéra de Paris

Que d’or, que d’or ! reprochera-t-on à Charles Garnier après l’inauguration en 1874 de son Opéra… le seul édifice véritablement romantique de la capitale.

Et pourtant que de secrets recèle ce lieu emblématique… à commencer par le choix de l’architecte lui-même. Après le décret de 1858, il s’écoulera deux ans avant que ne soient lancés les travaux. L’impératrice Eugénie souhaite favoriser son protégé Viollet le Duc devant l’architecte en charge de l’édification des théâtres parisiens, Charles Rohault de Fleury. Il faut en effet se rappeler qu’à l’époque la société était extrêmement hiérarchisée, beaucoup plus qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Or une idée surgit : proposer l’un des premiers appels d’offre public, sous couvert d’un jury présidé par le Comte Walewski, fils de Napoléon Ier… les candidats auront un mois pour présenter un projet anonyme mais dès les départ les dés sont pipés : les délais sont trop court et lorsque le concours est annoncé, Viollet le Duc a déjà achevé les plans qu’il compte proposer. Pour autant l’histoire révèle parfois des revirements de situation curieux… à l’issue du premier tour, Rohault de Fleury et Viollet le Duc sont éliminés et demeurent 5 candidats… Charles Garnier finissant bon dernier.

En définitive un deuxième concours est organisé et cette fois le projet de Garnier est retenu. Il s’associera, pour ce qui constitue son grand œuvre, avec ses anciens co-pensionnaires de la villa Médicis et des amis proches : Chabaud bien sûr, auquel il consacrera un chapitre entier dans son « testament d’architecte » intitulé Le Nouvel Opéra, mais aussi Clairin, Carpeaux…

L’œuvre de Chabaud pour cet édifice est immense et son occupation est omniprésente. Il n’est pas une salle, pas un couloir où il n’ait réalisé quelqu’ornement ou une statue plus colossale, telle cette Diane qui domine l’entrée administrative et qui reste la sculpture la plus importante en taille de l’Opéra.

Commençons la visite !!

les extérieurs :

Sur la façade principale il convient de s’attarder sur les bustes en bronze dorés insérés dans les œils-de-bœuf et représentant Spontini, Beethoven, Meyerbeer, Mozart et Aubert. Latéralement les masques agrémentent les fenêtres, les angles du bâtiment tandis que 22 statues lampadaires en bronze représentant l’Etoile du soir et l’Etoile du matin accompagnent le promeneur. Elles furent à l’origine d’un scandale retentissant lors de l’inauguration, le public parisien estimant indécent cet alignement de femmes nues… elles furent aussi à l’origine d’un plagiat réalisé par le maître de l’Art Nouveau en Angleterre, sir Alfred Drury.

A l’arrière du bâtiment, on retrouve une quantité innombrable de masques qui ornent les cheminées ainsi que trois sculptures monumentales représentant Diane, la Tragédie et la Comédie

La Rotonde

C’est le cœur de l’Opéra, situé sous la scène : c’est aussi un lieu éminemment symbolique puisqu’il raisonne comme un véritable aveu de Garnier quant à son appartenance à la franc-maçonnerie. Il s’agit en fait d’une série de trois cercles concentriques : le premier représente quatre cistres, le second est constitué d’une série d’arabesques dans lesquels le visiteur avisé peut lire « Louis Charles Garnier, architecte de l’Opéra de Paris, 1860-1874), enfin un troisième cercle est constitué de têtes allégoriques représentant les douze signes du zodiaque et les quatre points cardinaux

Le bassin

véritable grotte à l'italienne, rappelant celles du Palais Boboli à Florence, le bassin est intégralement l'oeuvre de Chabaud, c'est aussi un écrin qui accueille la seule statue en bronde, signée Marcello et qui n'ait pas été conçue pour l'Opéra
véritable grotte à l'italienne, rappelant celles du Palais Boboli à Florence, le bassin est intégralement l'oeuvre de Chabaud, c'est aussi un écrin qui accueille la seule statue en bronde, signée Marcello et qui n'ait pas été conçue pour l'Opéra

le Grand Escalier

Le Grand foyer

Richesse ! c’est le mot qui vient immédiatement à l’esprit devant la profusion de sculptures, d’ornements et devant la symbiose qui existe entre ceux-ci et les peintures de Baudry, co-pensionnaire de Chabaud à la villa Médicis.

Il n’est pas question ici de revenir sur toute l’œuvre du sculpteur dans cette salle qui fit couler tellement d’encre. Mais on ne peut passer outre les torchères illustrant les quatre systèmes d’éclairage employés à l’Opéra (premier édifice public à utiliser l’électricité à Paris) et qui sont une démonstration manifeste de son caractère « non académique ». L’intégration de représentations techniques et scientifiques dans la sculpture préfigure déjà l’Art Nouveau.

Quant aux bustes argentés de Charles Garnier (représenté en Hermès) et de Louise Garnier (en Amphitrite), ils sont un hommage à la salle des sept cheminées du Musée du Louvre où Napoléon Ier est précisément représenté en Hermès et l’impératrice en Amphitrite.

Le foyer de la danse

C’est l’une des salles les plus secrètes de l’Opéra en même temps que l’une des plus appréciée en son temps. Située derrière la scène, interdite aujourd’hui au public, c’est là que les notables venaient rejoindre les cocottes au siècle dernier, c’est là qu’actuellement s’entrainent les danseurs étoiles, … sans savoir que tout le décor sculpté qui est d’une luxuriance inouïe, est exclusivement l’œuvre de Chabaud. On peut y distinguer une vingtaine d’enfants musiciens et quatre têtes représentant les plus grandes ballerines de leur temps

La salle de spectacles

25 janvier 1875.

La place de l’Opéra est en effervescence. Le soir même le général McMahon doit procéder à l’inauguration du bâtiment. Le directeur Halanzier parcourt une dernière fois les grands escaliers, s’assure que les marbres ont été briqués, que les fleurs ont été correctement positionnées. Il s’inquiète de ce que l’éclairage électrique ne fonctionne toujours pas à quelques heures de l’arrivée des premiers invités.

Son visage traduit la plus vive inquiétude. Un agent de sécurité ne tarde pas à le rattraper : on signale un problème dans le vestibule d’entrée ou s’amassent les badauds. Ici se côtoient toutes les classes sociales : qu’ils portent le claque ou une simple casquette miteuse, tous espère négocier une place. Or depuis des heures, le ton est monté : les cannes martèlent le sol et les plus hardis osent crier qu’à l’époque de Napoléon III les choses eussent été différentes. Les cordes qui contiennent la foule se tendent de plus en plus.

Le responsable du vestiaire tente de se frayer un passage au milieu de cette horde. Il interpelle Halanzier comme s’il eût s’agit d’un de ses collègues. Ce dernier ce froisse, réajuste sa veste et se contente d’un signe de la main pour faire comprendre qu’il n’a pas de temps à perdre.

« Il faut vendre les billets réservés aux députés ! ils devaient les retirer avant 17h, les ordres du général sont pourtant très clairs ! »

Halanzier s’arrête net, esquisse une moue réprobatrice puis se livre frénétiquement à son activité préférée lorsqu’il se trouve en position délicate : il retire ses binocles , souffle sur les verres et commence de petits mouvements circulaires avec son mouchoir pour les nettoyer.

« Si nous faisons ça nous aurons droit à une émeute ! seuls 245 parlementaires ont été tirés au sort pour disposer de places ce soir et ils sont encore réunis en Chambre. Je sais que Monsieur Garnier vous a négocié ce poste… je connais aussi votre passé de directeur du théâtre de Bordeaux mais ici, je reste, du moins jusqu’à ce soir, le seul maître de ballet ! »

Sans même décocher un regard à son interlocuteur et faisant fi des hurlements de la foule il fait mine de remonter dans les étages lorsqu’une paluche d’étrangleur vient se poser sur son épaule et l’oblige à se retourner.

« Pourquoi croyez-vous que McMahon ait organisé une réunion plénière de l’Assemblée ? Dehors cela devient incontrôlable : même les hauts-fonctionnaires revendent leurs places 5 Louis chez les marchands de vin de la rue Drouot. Si vous n’y prenez garde vous risquez de ne plus rien contrôler. Vendez les places des députés ! »

Halanzier hésite une dernière fois, observe la foule amassée devant l’entrée et prend le temps de considérer l’entrée fracassante d’un parlementaire en frac, la canne menaçante. Le Député Tolain, réputé en faveur de la Commune, venait de pénétrer dans le saint des saints. La moustache lustrée et le haut de forme impeccablement dressé il se dirigeait d’un pas leste vers le directeur, repoussant à la manière d’un joueur de rugby (ce sport né au début du siècle en Angleterre) tous les laquais qui tentaient de lui faire obstacle.

Parallèlement, le nouvel archiviste, Charles Nuitter, déboulait telle une furie, les bras encombrés de rouleaux et documents divers. La collision des deux hommes devenait inévitable et les bedeaux éclatèrent d’un rire si franc que Tolain en perdit son légendaire self-control, déchirant à qui mieux-mieux les plans, cartes et autres papiers qui lui tombaient sous la main.

« Cochon de bonapartiste ! Engeance d’esclavagiste ! Ne pourriez-vous respecter un peu plus la voix du peuple ? Vous étiez à n’en pas douter de ceux qui nous ont décimés ici en soixante et onze ! Je vous imagine bien, la baillonnette aiguisée, visant de malheureux citoyens de Paris qui pourrissent aujourd’hui dans les fondations de ce gouffre financier et nourrissent les carpes ! »

Puis se retournant vers le Directeur qui profitait de l’incident pour tourner les talons…

« Et vous là ! le cloporte à la solde de notre bon général !... par bonheur je me suis retrouvé ce matin légèrement indisposé de sorte qu’il ne m’a pas été permis d’assister à la séance du jour ! »

Halanzier pensait en son fort intérieur que l’assemblée avait perdu là son plus tonitruant orateur et que c’était son jour de chance.

« Oui, vous ! Porc accoquiné avec Bismarck ! Traître à la Nation, ordure ! »

Une main s’agrippe à l’avant-bras du responsable du vestiaire qui, l’instant d’avant, réclamait que l’on mette en vente les billets des députés.

« Je crois, mon cher François que vous avez renoncé à vos fonctions de directeur du Grand Théâtre de Bordeaux pour nous rejoindre ?... mais pensiez-vous arriver dans un zoo où les primates dominent ? Savez-vous qu’à Paris certains babouins ont un postérieur en forme de cœur mais un cerveau de la taille d’une noix ? … et savez-vous qu’il me faut subir leurs assauts quotidiennement ???

Monsieur le Député, que puis-je pour vous satisfaire ??

_ J’ai reçu mon invitation et suis venu sine die la retirer…

_ Et alors ?

_ Alors ? … je suis placé à cour !!!!... jamais, vous m’entendez ? Jamais un député de gauche n’acceptera de s’asseoir à droite de Mc Mahon ! »

Halanzier laisse traîner sa main sur son visage, s’attarde un peu plus sur sa pomme d’Adam en contemplant le grand escalier qui lui fait face. Il hésite entre exploser de rire, décocher l’un de ces traits d’humour qui ont fait sa gloire ou s’effacer devant la médiocrité crasse d’un individu qu’il méprise, sait à peine lire et distingue avec peine la différence entre dexter et sinister.

« Allez vous plaindre au Général ! C’est lui qui a conçu l’implantation de la salle ! … Et estimez-vous déjà heureux que l’on vous ait offert une place quand l’architecte lui-même a dû s’acquitter du prix d’une loge ! »

Quelques instants plus tard le rideau se lève enfin… le Directeur est enfin rassuré, tous semblent comblés à jacqueter pendant qu’un chanteur s’égosille dans le grand air de la Juive d’Halévy. Rachel ne retient manifestement pas l’attention et tous sont subjugués par ce qu’ils ont découvert : le grand lustre en cristal, le plafond de Lenepveu où Bacchantes et Satyres semblent mener le bal, sans compter cette salle magnifique aux colonnes ornées de masques tous plus grimaçants les uns que les autres. L’arc doubleau de l’avant scène suscite quelque intérêt : deux enfants potelés qui supportent des vers d’Horace « Musae stat honos et gratia vivax », au lieu du traditionnel slogan politique de bon aloi, encadrés de Minerve et de Diane et de quatre allégories masquées représentant la féérie, l’Epopée coiffée d’un casque sarrasin, l’Histoire et la Fable. Et l’orchestre de s’égosiller, de se perdre dans les colophanes éternelles en pure perte tandis qu’un parterre d’oisifs profite de l’inauguration pour discourir de la bourse ou de la dernière demi-mondaine à la mode.

(extrait du roman "Les fantômes de l'Opéra ont perdu leurs linceuls")

Le Glacier

Le Grand Vestibule